Jetons de l'Ancien Régime

Jetons de l'Ancien Régime

La datation des jetons royaux




Imaginons un collectionneur débutant qui rentre chez lui avec, au fond de la poche un jeton fraîchement acquis. Sa première et légitime préoccupation sera de le classer et donc de le dater avant toute autre chose.

 

Lorsque le jeton a été acheté auprès d'un numismate professionnel, c'est en général chose faite ! Quoique...peut-on se fier les yeux fermés aux datations proposées qui sont le plus souvent celles inscrites sur le jeton ou, pour un exemplaire sans date, celles données par une littérature spécialisée bien souvent ancienne et par là même lacunaire ?

 

En effet, les quelques rares monographies sur le sujet, ont en général un champ d'étude très précis et donc restreint sur le plan thématique, géographique ou chronologique. Quant aux travaux d'inventaire de collections publiques ou privées, plus vastes par nature, ils sont en général bien peu argumentés en ce qui concerne les dates proposées.

 

Si le jeton en question a été trouvé au fond d'un tiroir ou acheté dans une brocante, les choses se compliquent encore et notre gentil collectionneur devra lui-même effectuer quelques recherches pour donner une date et donc un sens à son acquisition.

 

Mais alors, comment dater un jeton ?

 

La question peut paraître incongrue lorsqu'elle concerne un exemplaire daté...

Evidemment ! Sauf que...

 

Il existe pour les jetons (comme pour les monnaies d'ailleurs) de nombreux types immobilisés qui ont été fabriqués durant de longues périodes avec le même millésime, surtout lorsqu'ils commémorent un événement marquant, source de notoriété ou de prestige pour l'autorité émettrice ! Comme si cela ne suffisait pas, il arrive que malgré l'utilisation de la date de la première émission d'un jeton sur les suivantes, l'on prenne le soin de réactualiser le portrait ou la titulature qui y figure créant ainsi un décalage chronologique entre les deux.

Il faut également tenir compte des refrappes modernes faites avec les coins d'origines, qui virent le jour principalement au cours du XIXème siècle et surtout lors de la restauration. Le but affiché de ces rééditions qui ne disent pas leur nom était de légitimer le pouvoir royal en établissant un lien matériel quoiqu'un tantinet propagandiste avec la glorieuse époque où le royaume de France rayonnait à travers le monde. Cette recherche de légitimité étant bien sûr principalement basée sur la continuité généalogique.

 

Ce n'est donc que par un patient travail de confrontation des différents éléments constitutifs d'un jeton, que l'on pourra s'approcher avec plus ou moins de précision de sa date probable d'émission.

 

Au cours des années, et à force de recherches, j'ai pu établir un modus operandi relativement simple pour déterminer la date d'émission de la majorité des jetons. Les principaux critères à prendre en compte sont : la date inscrite sur le jeton (bien sûr !), le portrait lorsqu'il y en a un, les armoiries, la signature du graveur, les légende et titulature et les différents éléments décoratifs représentés (costumes, accessoires, décor architectural, statuaire, etc...). La comparaison stylistique avec les oeuvres artistiques de l'époque présumée, bien que plus subjective, peut également se révéler utile pour confirmer une datation.

 

La date :

Dans la plupart des cas, la date figurant sur un jeton correspond à son année d'émission. La question ne se pose réellement que lorsqu'un décalage flagrant apparaît entre différents éléments constitutifs du jeton (par exemple un portait ne correspondant pas à l'âge du personnage à la date donnée...). Ce décalage ne se présente que dans le cas des jetons au type immobilisé et des séries banalisées produites par des ateliers non-officiels ou étrangers. Mais dans tous les cas, la date inscrite sur un jeton fournira un terminus postquem fiable.

 

Le portrait :

La faculté de dater un portrait avec précision repose avant tout sur l'existence de galeries de portraits de référence établies à partir d'exemples bien datés puisés dans les séries monétaires et sur les jetons datés avec certitude mais aussi dans les multiples représentations fournies par l'art pictural et la statuaire d'époque. Pour les rois de France, ce travail de fond a été entrepris entre autre par Guéant & Prieur qui ont rassemblé les bustes royaux figurant sur les jetons de François II à Louis XVI. Philippe Marinèche a également réalisé un ouvrage malheureusement épuisé sur ce thème. La datation des jetons de noblesse se révèle en général plus imprécise en raison de la difficulté à rassembler suffisamment de portraits pour créer un référenciel. Il faut donc généralement se contenter dans ce cas, d'estimer l'âge du personnage représenté.

 

Les armoiries :

Au même titre qu'un portrait, les armoiries peuvent évoluer au gré des unions maritales et des alliances, mais aussi suite au changement de statut de leur propriétaire (acquisition d'un titre de noblesse plus élevé ou d'un nouveau grade civil ou militaire). Ces modifications étant en général bien datées peuvent donc également fournir un terminus postquem fiable. Pour cela, il faut bien entendu avoir la patience de se plonger dans les nombreux armoriaux régionaux ou familiaux existants en archives. Internet, dans ce cas peut évidemment être d'une grande aide quand on sait où chercher...

 

La signature du graveur :

Pour les jetons officiels, les signatures, initiales ou différents de graveurs peuvent nous donner un bon repère dans le temps puisque l'on connaît en général leurs périodes d'activité. Le problème se pose lorsqu'il s'agit d'émissions non-officielles ou de séries banalisées dont les graveurs n'ont en général laissé comme trace dans l'histoire que ces quelques noms inscrits sur les jetons. A noter cependant une exception non négligeable concernant les ateliers de Nuremberg et de Fürth dont on possède une liste assez complète des maîtres jetonniers qui y ont officié.

 

Les légendes :

Lorsqu'elles se réfèrent à un événement précis tel qu'un mariage, une naissance, une bataille, un traité, etc..., les légendes peuvent être d'un grand secours. Les titulatures peuvent également être précieuses en ce sens que l'émetteur d'un jeton peut changer de statut par l'acquisition d'un titre de noblesse ou d'un nouveau grade militaire ou civil ; et pour la plupart des grands personnages de l'histoire de France, on connaît les dates de ces changements.

 

Les accessoires vestimentaires ou mobiliers :

Dans de rares cas, ils peuvent fournir une bonne indication qui viendra confirmer une datation. Pour le règne de Louis XIV par exemple, on constate que la cravate (dont la mode fut lancée en France par le roi) n'apparaît sur les portraits qu'en 1668. Pour Louis XIII, le col fraisé disparaît des jetons en 1630. A chacun de trouver le détail qui apportera la réponse...

 

Les éléments de décor :

Tout élément architectural ou statuaire figuré sur un jeton peut fournir un repère chronologique à partir du moment où la représentation en est suffisamment précise ou qu'il en est fait mention dans la légende.

 

Ce n'est bien sûr que par la confrontation des dates obtenues grâce à chacun de ces éléments, que l'on pourra s'approcher de la date réelle d'émission d'un jeton. Cette petite méthodologie a en plus pour moi, l'avantage de nécessiter des recherches incessantes et jubilatoires, sources de connaissances dans des domaines variés.

 

Libre à chacun évidemment d'apporter sa pierre à l'édifice pour affiner encore la précision de la méthode....

 

 

 Petit exemple de mise en oeuvre :

 

 

Prenons comme exemple un jeton non daté émis par la municipalité de Paris.

 

 

 

 

A l'avers : une vue de Paris depuis un pont en aval de l'île de la Cité accompagnée de la légende : LA VILLE DE PARIS

 

Au revers : une statue équestre non précisée accompagnée de la légende : TVETVR ET ORNAT

 

Aucun portrait, pas d'armoiries, pas de nom et des légendes n'apportant aucune aide pour une datation éventuelle.

 

Cependant :

 

- On distingue sur la vue de Paris plusieurs édifices remarquables : Notre-Dame et la tour Saint-Jacques entre autre mais ceux-ci ne nous aident pas car trop anciens. Par contre, le bâtiment de droite se révèle être la bibliothèque mazarine, transformée à l'instigation du cardinal en 1643. Nous voilà donc au XVIIème siècle, au plus tôt la dernière année du règne de Louis XIII...

 

- Au revers, on trouve à l'exergue les lettres L G L, initiales de Lazarus Gottlieb Lauffer, maître jetonnier à Nuremberg de 1663 à 1709. Et nous voilà donc sous le règne de Louis XIV !

 

- La statue équestre est représentée avec suffisamment de détails pour y reconnaître celle que le sculpteur Girardon (1628-1715) réalisa pour être le point central de la place Louis le grand, actuelle place Vendôme. Cette statue fut installée en 1699 et fut détruite lors de la révolution mais par chance, une miniature d'époque a survécu (actuellement dans les collections du musée du Louvre). De toutes les statues équestres de Louis XIV, seule celle-ci présente les mêmes positions du roi et du cheval et les mêmes détails, tels le ruban noué autour de la queue du cheval et les armes (un écu et deux épées) qu'il piétine de son arrière gauche. C'est également la seule dont la mise en place en un lieu stratégique de la capitale donna lieu à des festivités populaires en présence du roi lui-même, événement méritant bien la frappe d'un jeton commémoratif...

 

 

En recoupant les dates obtenues, la fourchette chronologique pour l'émission de ce jeton se voit donc réduite à une dizaine d'année : entre 1699 et 1709

 

Ce qui n'est pas si mal...

 

 

Pascal Van Waeyenbergh

 

 

 



21/03/2012
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